De la table de jeu à la direction
Grosvenor Casinos, filiale de The Rank Group et premier opérateur de casinos du Royaume-Uni, a officialisé fin octobre la nomination de Philippe Clement au poste de Venue Director du Vic, à la tête d’environ 380 collaborateurs. Croupier en France dès 2002, il quitte l’Hexagone en 2009 pour participer à l’ouverture du Mazagan Beach & Golf Resort au Maroc, où il supervise le poker aux côtés de PokerStars et du World Poker Tour. Installé au Royaume-Uni depuis 2013, il dirige ensuite les casinos Grosvenor de Russell Square puis de Luton, avant de rejoindre The Vic comme directeur général adjoint en 2023.
De ses années derrière les tables, il tire une crédibilité qu’il juge précieuse, alors que de plus en plus de directeurs britanniques viennent d’autres univers que le jeu. « Ayant moi-même exercé leur métier, nous partageons le même langage, les mêmes références », explique-t-il.
Un ascenseur interne assumé
Sa philosophie managériale découle directement de son parcours. Au recrutement, il privilégie l’attitude et la personnalité à l’expérience seule, estimant que les compétences techniques s’acquièrent par la formation. Il met l’accent sur l’intégration des nouveaux arrivants, l’écoute des équipes et la transformation de leurs idées en actions concrètes, avec l’ambition de faire du Vic « un endroit où il fait bon travailler ».
Le développement de la relève occupe une place centrale : accompagner l’équipe de management pour qu’elle forme à son tour les collaborateurs, identifier les potentiels, préparer chacun aux opportunités futures. « Il est encore possible de commencer comme croupier ou caissier et de devenir un jour directeur général. Mon propre parcours en est la preuve », souligne-t-il.
À un jeune croupier français tenté par l’international, son conseil tient en quelques mots : « qu’il ose se lancer ». Sortir de sa zone de confort, apprendre une langue et d’autres méthodes de travail reste, à ses yeux, le meilleur accélérateur de carrière.

Un flagship repensé après 15 millions de livres
Philippe Clement hérite d’un établissement en pleine mue. Installé sur Edgware Road depuis plus de 60 ans, The Vic sort d’un programme de rénovation de 15 millions de livres, le plus important jamais engagé par Grosvenor sur un seul site. Il s’étend désormais sur quatre niveaux et réunit 28 tables de jeux traditionnels, 80 machines à sous, 67 terminaux de jeux électroniques, une salle de poker de renommée internationale, des espaces privés, un restaurant, un bar et une terrasse sur le toit avec offre de chicha.
Ce chantier est indissociable de la réforme britannique entrée en vigueur le 22 juillet 2025. Elle permet aux casinos historiques relevant du Gaming Act de 1968 de passer de 20 à 80 machines lorsqu’ils atteignent une taille suffisante, avec un ratio unifié de cinq machines par table, et autorise les paris sportifs dans tous les casinos. The Vic a ainsi pu doubler son parc et proposer des paris sportifs pour la première fois.
Avec environ 1 000 visiteurs par jour, le casino revendique une double identité : une atmosphère populaire et vivante, et des standards premium. Sa poker room reste la clé de voûte, étape historique du Grosvenor UK Poker Tour (GUKPT). Pour son nouveau directeur, la valeur d’un casino physique tient avant tout à l’expérience humaine, le jeu en ligne étant davantage un complément qu’un concurrent. « Nous ne pouvons plus simplement proposer des jeux et attendre que les clients viennent », résume-t-il. Ses deux priorités : personnaliser davantage l’expérience client et conquérir les clientèles de demain.

Londres et la France, deux économies du jeu
Diriger un tel établissement, c’est aussi mesurer tout ce qui sépare Londres de la France. Le premier écart est structurel. « En France, les machines à sous constituent la principale source de produit brut des jeux, tandis que les casinos britanniques, particulièrement les établissements londoniens, accordent une place prépondérante aux jeux de table », rappelle Philippe Clement. Ce n’est pas qu’une question de mix produit : ce centre de gravité façonne l’organisation des établissements, les compétences recherchées chez les collaborateurs et la relation avec les joueurs. Un casino tourné vers les tables repose sur des équipes en contact direct et permanent avec la clientèle, ce qui place l’accueil et l’attention portée aux attentes de chaque joueur au cœur de l’exploitation.
Londres se distingue aussi par une clientèle profondément internationale. L’implantation du Vic sur Edgware Road lui vaut une présence particulièrement forte de joueurs originaires du Moyen-Orient. Pour autant, Philippe Clement ne voit pas de différence fondamentale entre joueurs français et britanniques : « un joueur reste avant tout un joueur ». Ce qui change, c’est le cadre dans lequel il évolue, à commencer par les niveaux de mise autorisés.
La différence est aussi culturelle. Au Royaume-Uni, les collaborateurs sont encouragés à apporter leur personnalité dans la relation client, et l’expérience client pèse directement sur les décisions opérationnelles. Il garde le souvenir d’un environnement plus conformiste dans les métiers des jeux en France, tout en précisant que son regard date de 2009. Côté régulation, il décrit deux cadres « particulièrement exigeants », avec au Royaume-Uni une place centrale accordée au quotidien à la protection des joueurs et à la lutte contre le blanchiment.
Clubs parisiens, casinos londoniens : la course aux joueurs à valeur
Le modèle des clubs de jeux parisiens, Philippe Clement le connaît de près : il a consacré en 2017 son mémoire universitaire à une comparaison du métier de membre du comité de direction dans les casinos français et britanniques. Il relève d’emblée un paradoxe. Le projet parisien s’inspirait notamment des casinos londoniens, au moment même où ces derniers cherchaient à s’éloigner de leur modèle traditionnel pour attirer une clientèle plus large.
Les deux places sont concurrentielles, mais à des échelles différentes : sept clubs à Paris, pérennisés début 2026 et limités aux jeux de contrepartie et au poker, sans machines à sous ni, pour l’heure, roulette ; une vingtaine de casinos en activité à Londres. L’écart se joue d’abord sur l’offre : une gamme de jeux de table plus large et des plafonds sans équivalent en France. Au Vic, la mise maximale sur un numéro plein à la roulette atteint 1 000 livres, soit jusqu’à 40 000 livres sur un même numéro joué en complet par maximum. Certaines adresses de Mayfair ont bâti leur réputation internationale sur cette clientèle de très gros joueurs, que l’ouverture 24 heures sur 24 permet d’accueillir quels que soient ses horaires.

Mais ce qui distingue vraiment Londres, selon lui, c’est l’intensité de la concurrence autour des joueurs à forte valeur. Les casinos de la capitale se disputent des millionnaires et des milliardaires habitués aux établissements les plus prestigieux de la planète. Leurs attentes ne portent pas seulement sur les jeux ou les niveaux de mise, mais sur la qualité du service, la personnalisation de l’accueil et l’expérience globale. Sur ce terrain, aucune position n’est acquise.
C’est précisément ce qui rend ce marché « aussi passionnant » à ses yeux. « Dans un environnement aussi concurrentiel, nous ne pouvons jamais considérer que notre succès est acquis. Il faut constamment se remettre en question, améliorer notre offre, innover », insiste-t-il. Avant de prévenir : « Ce qui a fait notre succès hier ne fera pas nécessairement notre succès demain. »
Ce que ce parcours dit au marché français
La nomination de Philippe Clement rappelle d’abord que les profils formés dans les casinos français sont exportables au plus haut niveau, à condition d’accepter la mobilité, la langue et un changement de culture managériale. Son parcours illustre aussi la valeur, sur un marché qui recrute de plus en plus hors du jeu, d’une légitimité acquise sur le terrain.
Pour l’écosystème parisien, le timing est parlant. Au moment où les clubs de jeux sortent enfin de l’expérimentation et attendent la roulette, Londres offre un point de comparaison concret sur ce que permettent une offre de tables élargie, une ouverture en continu et une clientèle internationale. Et sur ce que cela exige en retour : une remise en question permanente de l’expérience proposée.