Le 6 juillet 2026, Banijay Gaming a signé une promesse d’achat portant sur la totalité du capital de JOA. Les fonds gérés par Blackstone et le britannique Kings Park Capital, propriétaires du casinotier depuis 2017, cèdent un réseau de 33 casinos qui accueille 4,6 millions de visiteurs par an et a généré environ 430 millions d’euros de produit brut des jeux et autres revenus en 2025. Le prix reste confidentiel. L’acheteur, lui, est connu de tous les parieurs français : c’est la maison mère de Betclic.
Un pure player du digital qui rachète du béton
Depuis quinze ans, ce sont les opérateurs physiques qui couraient après le numérique. Les casinotiers lançaient leurs plateformes de paris, la FDJ investissait des fortunes dans son application, chacun cherchait sa place en ligne. Betclic prend le chemin inverse. Le groupe est né sur internet et achète aujourd’hui du béton.
Nicolas Béraud, fondateur de Betclic et président de Banijay Gaming, possède déjà la technologie, la donnée, une application mobile parmi les mieux notées du secteur. Il lui manquait des lieux. JOA lui en apporte trente-trois, répartis sur tout le territoire, avec 37 restaurants, 44 bars dont 15 Bars des Sports, cinq hôtels et plus de 2 000 salariés. on peut résumer l’ambition d’une formule, celle d’une « expérience globale » offerte aux joueurs. Derrière le vocabulaire marketing, l’idée est simple : Banijay espère voir ses parieurs pousser un jour la porte d’un casino JOA, et convaincre les habitués des machines à sous de télécharger son application. Le fichier client devient l’actif central de l’opération.
Cette acquisition prolonge une séquence menée à un rythme soutenu. En avril 2026, Banijay Gaming bouclait le rachat de Tipico, leader du pari sportif en Allemagne et en Autriche, une transaction valorisée autour de 4,6 milliards d’euros qui représentait 3 milliards d’euros d’investissement pour le groupe. Betclic, Tipico, Admiral, JOA : en moins de deux ans, le spécialiste français du pari en ligne s’est mué en exploitant présent sur les paris sportifs, le poker, l’hippique et désormais le casino en dur.

Casino en ligne : se placer avant la légalisation
Le casino en ligne reste interdit en France. La loi du 12 mai 2010 n’a ouvert que les paris sportifs, les paris hippiques et le poker, et seule Chypre partage encore cette interdiction au sein de l’Union. Le sujet revient pourtant à chaque loi de finances. Fin 2024, un amendement gouvernemental a failli ouvrir la brèche avant d’être retiré face au front commun des casinotiers et des élus locaux. Pendant ce temps, les joueurs français misent ailleurs : une étude PwC commandée par l’ANJ en 2023 évaluait l’offre illégale entre 748 millions et 1,5 milliard d’euros de produit brut des jeux. Difficile d’imaginer le législateur détourner le regard indéfiniment.
Le scénario semblait écrit : le jour venu, les licences reviendraient aux casinotiers, comme les machines à sous étaient venues compléter les tables en 1987. Le rachat de JOA raconte autre chose. La vraie question n’est pas de savoir qui détient les murs, mais qui saura créer de la valeur sur un parcours client qui commence sur un téléphone et se termine devant une table de blackjack. Et là, quinze ans de marché tranchent en faveur des opérateurs nés en ligne. JOA en sait quelque chose, a exploité une plateforme de paris sportifs avant de la fermer il y a 3 ans. FDJ elle-même a préféré acheter la compétence en s’offrant Kindred pour 2,45 milliards d’euros. Le modèle s’est inversé : ce n’est plus le casinotier qui apprend le digital, c’est le digital qui absorbe le casino.
Banijay en tire un avantage politique. Réserver les futures licences aux spécialistes du numérique fragiliserait des casinos qui alimentent les budgets de quelque 200 communes ; les confier aux seuls casinotiers figerait une offre en retard sur les usages. En détenant les deux métiers, le groupe n’a pas à choisir son camp. Il peut plaider pour un adossement des licences aux réseaux physiques, formule qui rassure les maires, tout en étant le seul à apporter la compétence digitale qu’elle suppose. Laurent Lassiaz, maintenu à la tête de JOA, défend déjà publiquement cette solution. Et Nicolas Béraud préside l’Association française des jeux en ligne (AFJEL), où il a été réélu en janvier 2026. Quand le dossier reviendra sur la table, Banijay sera assis des deux côtés.
Banijay et FDJ United : deux géants européens du jeu
Le marché que rejoint Banijay était déjà bien tenu. La France compte environ 206 casinos pour un produit brut des jeux de 2,72 milliards d’euros en 2024, selon Xerfi, Barrière et Partouche en captent à eux deux plus de la moitié. JOA occupait la deuxième place par le nombre d’établissements. Ses 33 casinos changent aujourd’hui de dimension : ils deviennent l’ancrage physique d’un groupe européen coté à Amsterdam.
La France a déjà vu ce film, dans l’autre sens. Fin 2024, FDJ rachetait Kindred, maison mère d’Unibet, pour 2,45 milliards d’euros, faisait passer la part du en ligne d’environ 12 % à 34 % de son activité et donnait naissance à FDJ United. Deux des plus gros ensembles européens du jeu se pilotent désormais depuis la France. Curieux destin pour un pays à la fiscalité parmi les plus lourdes d’Europe, où les taxes sur les paris sportifs ont encore augmenté en juillet 2025 et où le casino en ligne demeure hors la loi. Un cabinet d’avocats cité par iGaming Business y voit même un avantage : un opérateur qui a appris à gagner de l’argent dans un marché aussi contraint aborde sereinement des juridictions plus clémentes.
Les chiffres disent l’appétit de Banijay. Sa division gaming a réalisé 1,59 milliard d’euros de revenus en 2025, avec une marge d’EBITDA de 26,7 %, la plus élevée du groupe, et pesait déjà près d’un tiers du chiffre d’affaires avant l’intégration complète de Tipico. Béraud vise un top 5 mondial d’ici 2030. Le groupe se projette autour de 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2029.

Acquisition JOA : calendrier et feux réglementaires
Rien n’est encore signé définitivement. La promesse d’achat doit franchir trois étapes avant le closing, attendu au second semestre 2026 : l’examen de l’Autorité de la concurrence, la validation par le ministère de l’Intérieur du changement de contrôle des 33 casinos, avec les enquêtes administratives que cela suppose, et la consultation des représentants du personnel de JOA.
Le jeu responsable pèsera sur l’instruction du dossier. Réunir les données comportementales d’un parieur en ligne et l’historique d’un joueur en salle donne à un opérateur une connaissance des habitudes de mise qu’aucun casinotier n’a jamais eue. Un outil pareil peut nourrir le marketing le plus ciblé comme repérer plus tôt un joueur qui décroche. Le régulateur voudra savoir lequel de ces deux usages l’emportera.
Banijay avance donc ses pions sur un échiquier dont la règle décisive n’a pas encore été écrite. Le pari est audacieux.
