Sur Polymarket, la plus grande plateforme de marchés de prédiction au monde, 68,8 % des utilisateurs perdent de l’argent. Le top 1 % capte 76,5 % des gains. Le top 0,1 %, environ 2 400 comptes sur 2,4 millions, empoche à lui seul la moitié du surplus. Le solde net médian (PnL, pour profit and loss) est de moins 2 dollars.
Ce sont les chiffres d’une étude publiée en avril 2026 par Pat Akey (ESSEC Business School), Vincent Grégoire (HEC Montréal), Nicolas Harvie et Charles Martineau (Université de Toronto). Leur jeu de données couvre 588 millions de transactions et 67 milliards de dollars de volume entre novembre 2022 et mars 2026.
Polymarket est construit comme une place de marché financière : carnet d’ordres, ordres à cours limité, exécution de gré à gré. Mais les résultats de l’étude racontent autre chose. Concentration extrême des gains, favorite-longshot bias (la tendance des parieurs à surévaluer les événements à faible probabilité), persistance de performance faible, particuliers structurellement perdants. Ce sont les mêmes indicateurs que les paris sportifs et la spéculation boursière à court terme, où 70 à 97 % des particuliers perdent de l’argent selon les études de référence.
C’est un peu des deux. La composante négociation est importante pour la distribution des profits puisqu’on voit que ce sont ceux qui offrent de la liquidité qui accaparent la majorité des gains. Toutefois, ce qui s’échange, ce ne sont pas des actifs qui gagnent en valeur avec le temps, mais des contrats à court terme à valeur nette zéro.
Vincent Grégoire – Titulaire de la chaire de recherche du Canada en Finance et Technologie à HEC Montréal
Avantage compétitif ou simple couverture ?
L’étude révèle un résultat contre-intuitif : la persistance mensuelle de performance est faible. Un opérateur en tête un mois donné a autant de chances de rester en haut que de basculer parmi les plus gros perdants le mois suivant.
Les auteurs écrivent eux-mêmes que ce résultat « remet en question l’interprétation selon laquelle de nombreux opérateurs possèdent une réelle compétence ». La nuance est importante : une partie significative des gagnants sont probablement des teneurs de marché qui se contentent de couvrir leurs positions, c’est-à-dire de neutraliser leur exposition directionnelle. Leur solde net oscille mécaniquement d’un mois à l’autre, non par absence de compétence, mais parce que leur rentabilité repose sur le spread (l’écart entre prix d’achat et de vente) capturé, pas sur la prédiction des événements.
Ces acteurs gonflent les rangs des « gagnants » sans pour autant disposer d’un avantage prédictif.

Qui sont les sharps ?
Dans le jargon des paris sportifs, les sharps désignent les parieurs professionnels capables de battre le marché de façon systématique. Une fois écartés ceux qui se contentent de couvrir leurs positions, le portrait des véritables sharps de Polymarket se précise.
L’étude dessine un profil : les plus gros gagnants sont des fournisseurs de liquidité (ceux qui posent les ordres dans le carnet plutôt que de cliquer sur les prix existants), concentrés sur quelques catégories qu’ils maîtrisent, avec un taux de réussite excédentaire par rapport aux probabilités du marché nettement positif. Le sport représente 52 % des marchés et 63 % des utilisateurs.
Il est probable que ce soit du négoce algorithmique couplé à des modèles de prédiction sportifs qui s’ajustent à l’information en temps réel.
Vincent Grégoire
Le profil évoque les syndicats professionnels de paris sportifs et les cabinets de conseil en données spécialisés, comme Moon Intelligence. Ces structures mutualisent capital, technologie et expertise sectorielle pour exploiter les inefficiences de marché.
Un débat réglementaire sans frontières
Ces résultats s’inscrivent dans un contexte de tensions réglementaires croissantes. Aux États-Unis, la CFTC régule Kalshi comme un marché de dérivés, tandis que le Nevada a tenté de bloquer Polymarket en le qualifiant de plateforme de paris. En France, l’ANJ a émis plusieurs alertes sans disposer d’un cadre juridique adapté.
Mais Polymarket fonctionne directement sur la blockchain, sans vérification d’identité (KYC), sans frontières.
Vincent Grégoire indique qu' »Il est possible de rendre l’accès plus difficile et de mieux éduquer sur la nature de ces marchés. Cet aspect est particulièrement important, car ces marchés sont souvent présentés comme des investissements, mais ce sont des investissements avec un rendement espéré négatif après les frais. »
Le 30 mars 2026, Polymarket a introduit des frais de transaction sur tous ses marchés, le lendemain de la clôture du jeu de données de l’étude. Vincent Grégoire anticipe « davantage de concurrence sur l’offre de liquidité » et à terme « une réduction des spreads », c’est-à-dire un resserrement de l’écart entre prix d’achat et de vente. Pour les 18,5 % d’utilisateurs dont la perte s’explique déjà intégralement par le coût de la liquidité, l’ajout de frais supplémentaires risque d’aggraver l’hémorragie.