Les décisions rendues le 28 janvier 2026 par l’Autorité Nationale des Jeux (ANJ) sur les plans d’actions “jeu responsable” des opérateurs agréés dessinent un paysage beaucoup plus structuré qu’il n’y paraît au premier regard. Oui, il s’agit d’un exercice annuel. Oui, tous les grands noms du marché sont concernés, de Winamax à Unibet, de PMU à Netbet, sans oublier le nouvel ensemble FDJ Online Betting and Gaming France (OBGF). Mais à la lecture attentive, un message se détache nettement : pour l’ANJ, le jeu responsable entre dans une phase de maturité contrainte.
La philosophie est claire. Il ne s’agit plus seulement de vérifier l’existence de dispositifs, mais d’en apprécier la robustesse, la cohérence… et surtout les résultats. Et en toile de fond, un événement vient rehausser le niveau d’exigence : la Coupe du monde 2026, identifiée par le régulateur comme un véritable stress-test pour l’ensemble du marché.
Une grille d’analyse désormais standardisée
Sur la forme, les décisions se ressemblent beaucoup. L’ANJ rappelle systématiquement le cadre juridique issu de la loi de 2010, de l’arrêté du 9 avril 2021 et des principes européens de cohérence des politiques de prévention. Puis elle déroule une matrice d’analyse désormais très stabilisée.
Quatre piliers structurent l’examen :
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la protection des mineurs, avec un accent mis sur les stratégies de contournement,
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l’identification et l’accompagnement des joueurs excessifs ou pathologiques,
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la conception de l’offre de jeu, en tenant compte du risque intrinsèque des produits,
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l’information et la modération, via les outils mis à disposition des joueurs.
À ces quatre axes s’ajoute un élément transversal devenu central : le pilotage. L’ANJ attend désormais des opérateurs qu’ils soient capables de produire des tableaux de bord clairs, faisant apparaître le nombre de joueurs détectés, les actions déclenchées, et surtout la part du Produit Brut des Jeux (PBJ) générée par ces joueurs.
Ce point est loin d’être anodin. En rendant visible la contribution économique des joueurs à risque, le régulateur pousse les opérateurs à objectiver leur dépendance potentielle à ces pratiques. Le risque n’est plus seulement sanitaire ou social, il devient aussi économique et stratégique.
La Coupe du monde 2026 comme révélateur
Toutes les décisions insistent sur le même contexte : l’été 2026 sera marqué par la Coupe du monde de football, avec un pic d’exposition au jeu, notamment sur les paris sportifs. Pour l’ANJ, cet événement n’est pas un simple temps fort commercial. Il est présenté comme une période d’hyper-vulnérabilité pour certains publics.
Trois catégories sont explicitement visées : les mineurs, du fait de la surexposition médiatique et des réseaux sociaux ; les jeunes adultes de 18 à 24 ans ; et les joueurs déjà identifiés comme à risque modéré ou excessif.
Ce cadrage est important, car il prépare implicitement le terrain à une évaluation ex post. En 2026, les opérateurs ne seront pas seulement jugés sur la qualité de leurs dispositifs sur le papier, mais sur leur capacité à résister à la pression d’un événement majeur. Autrement dit, la Coupe du monde devient une épreuve de vérité.

Détection insuffisante : le reproche le plus répandu
Premier enseignement majeur de cette cuvée 2026 : l’ANJ estime que la majorité des opérateurs détectent trop peu de joueurs à risque. Le constat est récurrent, parfois formulé dans des termes presque identiques, que l’on parle de PMU, Genybet, Netbet, Unibet, PokerStars ou Winamax.
Le message est sans ambiguïté. Pour le régulateur, le nombre de joueurs détectés n’est pas cohérent avec la taille des bases clients ni avec les estimations nationales issues notamment des travaux de l’Observatoire des jeux. Un opérateur qui identifie très peu de joueurs à risque n’est pas perçu comme performant, mais comme insuffisamment calibré.
Cette doctrine marque un tournant. Elle signifie que des seuils trop élevés ou des modèles trop prudents ne sont plus acceptables. L’ANJ attend des opérateurs qu’ils assument une détection plus large, quitte à déclencher davantage d’actions de prévention.
De la détection à la preuve d’efficacité
Deuxième durcissement notable : la détection ne suffit plus. L’ANJ demande désormais des preuves tangibles de l’efficacité des actions mises en œuvre.
Plusieurs décisions pointent explicitement l’absence ou l’insuffisance d’évaluation de l’impact des mesures d’accompagnement. Chez PMU, l’ANJ estime que les dispositifs actuels ne permettent pas de mesurer un retour à une pratique modérée. Chez PokerStars, l’évaluation est jugée inexistante. Chez Unibet ou Vbet, elle est qualifiée de largement perfectible.
Ce glissement est fondamental. Il oblige les opérateurs à entrer dans une logique d’analyse comportementale plus fine, proche de celle utilisée en data science ou en product analytics. Comparaisons avant-après, analyses par cohortes, efficacité relative des canaux de contact : le jeu responsable devient un champ d’expérimentation mesurable.
Le jeu responsable comme composant du produit
Autre signal fort envoyé par l’ANJ : les dispositifs les plus crédibles sont ceux qui s’intègrent directement dans le parcours de jeu. Le temps des pages “jeu responsable” reléguées dans un menu secondaire semble révolu.
Winamax apparaît ici comme la référence la plus aboutie. L’intégration de mécanismes de modération directement dans des formats à risque comme Expresso, l’extension de certaines contraintes aux joueurs à risque modéré, ou encore le travail sur les paris en direct illustrent une approche où la prévention devient une composante naturelle du produit.
Netbet montre également une progression notable, avec un arsenal de modérateurs plus complet et un accompagnement très opérationnel, incluant des appels sortants systématiques pour les joueurs excessifs. L’ANJ reste toutefois critique sur certains choix d’UX, notamment les montants de limites suggérés à l’inscription.
Vbet, de son côté, présente de nombreuses briques intéressantes, notamment sur la protection des mineurs et la diversification des canaux d’accompagnement. Mais le régulateur pointe des fragilités opérationnelles, en particulier sur la gestion des auto-exclusions et l’encadrement des joueurs VIP.

Les dispositifs trop théoriques dans le viseur
À l’inverse, les décisions les plus sévères concernent les opérateurs dont les dispositifs restent trop faibles ou trop conceptuels. Le cas de YesorNo, exploité par La Différenciation Évidente, est emblématique. Détection insuffisante, outils sommaires, absence de pilotage et d’évaluation : l’ANJ dresse un constat sans complaisance et va jusqu’à suggérer des solutions très concrètes.
PMU, acteur historique, fait l’objet d’une critique plus nuancée mais stratégique. L’ANJ ne remet pas en cause l’existence des outils, mais leur philosophie. Les limites suggérées, jugées trop élevées, ou les intitulés basés sur le “niveau d’expérience” sont perçus comme pouvant renforcer des croyances erronées chez les joueurs. Ici, le régulateur s’attaque clairement aux ressorts psychologiques de l’UX.
Dashboard et feedback normatif : vers un standard
L’un des fils rouges de ces décisions est la montée en puissance des outils de visualisation de la pratique de jeu. L’ANJ pousse clairement vers un standard combinant dashboard individuel et feedback normatif, permettant au joueur de situer sa pratique par rapport à une norme.
FDJ United se distingue sur ce point avec des dispositifs déjà opérationnels sur les paris sportifs et le poker, et des projets avancés sur l’hippique. D’autres opérateurs restent en transition, tandis que certains accusent un retard manifeste, invoquant encore des contraintes techniques.
Le message est implicite mais ferme : l’argument technique devient de moins en moins audible.
Le live betting sous surveillance renforcée
Enfin, un thème traverse presque toutes les décisions : les paris sportifs en direct. Pour l’ANJ, ils concentrent un risque particulier et appellent des outils spécifiques, distincts des modérateurs classiques.
Limites de pertes dédiées, auto-exclusion spécifique, dispositifs in-app au moment du pari : les opérateurs qui n’anticipent pas cette évolution s’exposent clairement à des prescriptions renforcées lors des prochains cycles.
FDJ United, un cas à part mais révélateur
La décision concernant OBGF (FDJ United) est sans doute la plus politique. Elle intervient dans un contexte de réorganisation profonde et d’intégration de plusieurs entités. L’ANJ y formule un reproche lourd : le nouveau groupe n’a pas conservé le dispositif le plus avancé des structures reprises.
Le signal est clair. Le jeu responsable n’est pas un simple sujet d’harmonisation technique. Il est perçu comme un actif stratégique. L’ANJ reconnaît néanmoins des avancées et des projets structurants, mais attend une consolidation rapide et une amélioration sensible de la détection sur l’ensemble des verticales.
Conclusion : une doctrine plus exigeante, un marché sous tension
À la lecture de ces décisions, six enseignements se dégagent nettement. La détection devient le KPI numéro un. La preuve d’efficacité est désormais incontournable. Le jeu responsable doit s’intégrer au produit. Dashboard et feedback normatif s’imposent comme des standards. Le pilotage du PBJ lié aux joueurs à risque devient un enjeu stratégique. Et enfin, 2026, avec la Coupe du monde, s’annonce comme une année-test.
L’ANJ ne change pas de mission. Mais elle élève clairement le niveau d’attente. Aux opérateurs désormais de montrer qu’ils savent jouer à ce nouveau niveau.