Un bookmaker dublinois, Las Vegas et une idée fixe
L’histoire commence à 8 000 kilomètres de Dublin, dans les couloirs du Binion’s Horseshoe Casino. Terry Rogers, bookmaker de son état, assiste au World Series of Poker pour la première fois en 1979. Il rencontre Benny Binion, observe le No-Limit Hold’em dans toute sa dimension spectaculaire, et rentre en Irlande avec une conviction : ce jeu a sa place en Europe. En 1980, il organise officiellement le premier Irish Open. Le Texas Hold’em no-limit est encore quasiment inconnu sur le continent.
La progression est rapide. Dès le début des années 1980, des joueurs américains commencent à faire le déplacement. Doyle Brunson, Stu Ungar, Chip Reese, Amarillo Slim : les noms qui s’installent autour des tables dublinoises sont ceux qui font la légende des WSOP. Leur présence transforme l’Irish Open d’un tournoi local en événement crédible sur la scène mondiale. Elle installe aussi quelque chose que le tournoi a conservé depuis : une ouverture au monde ancrée dans son identité fondatrice.
Terry Rogers disparaît en 1999. Liam Flood, ancien champion du tournoi lui-même, reprend les rênes et assure la continuité. Il connaît l’événement de l’intérieur, en comprend le caractère, et le protège à une époque où beaucoup de tournois européens cherchent encore leur modèle. Sous sa direction, le tournoi tient son rang dans le calendrier continental. Les années 2000 amènent le boom du poker en ligne. Paddy Power s’associe au festival entre 2005 et 2008. Les prize pools gonflent, les inscriptions suivent, les médias couvrent.
Puis le marché se stabilise, les joueurs récréatifs se raréfient, et le tournoi entre dans une période de plateau. L’événement reste respecté, ancré, attendu. Sa courbe de croissance, elle, marque le pas.
2016 : O’Reilly et McCann reconstruisent tout
Paul O’Reilly et JP McCann reprennent l’organisation en 2016 et font un choix que beaucoup d’organisateurs évitent : baisser le buy-in. 1 150 euros, une garantie de 500 000 euros, et un message clair envoyé à toute la communauté poker européenne.
L’Irish Open appartient à tout le monde, au joueur de club du mercredi soir comme au régulier des hautes mises. Le pari fonctionne immédiatement. Et la courbe depuis lors est difficile à ignorer. 2 491 entrées au Main Event en 2023 pour un prize pool de 2,43 millions d’euros. 3 233 en 2024, 3,15 millions d’euros. 4 562 en 2025, 4,44 millions d’euros. Le festival grossit chaque année, régulièrement, presque mécaniquement. Dix ans après la relance, le tournoi a construit quelque chose de rare dans le poker live : une dynamique de croissance qui semble tenir dans la durée.
Le vainqueur 2026 résume assez bien ce que le festival est devenu. Narcis Nedelcu, joueur roumain, s’était qualifié en ligne sur PokerStars. Il repart de Dublin avec 336 790 euros. Francesco Gisolfi, serveur dans un café de Salerne, s’était qualifié pour 10 euros : sixième place, 105 070 euros. Ces trajectoires, l’Irish Open en produit chaque année.
5 003 joueurs à Dublin, et une vidéo de 90 secondes
L’édition 2026 s’est tenue du 26 mars au 6 avril à la Royal Dublin Society. 86 tournois au programme, des joueurs venus de 60 pays dont plus de 200 en provenance d’Amérique du Nord. Le Main Event dépasse pour la première fois les 5 000 entrées : 5 003 exactement, pour un prize pool de 4,85 millions d’euros. C’est dans ce contexte, en plein Level 8 du Main Event, que les organisateurs font passer une vidéo sur l’écran géant de la salle. 90 secondes. Trois destinations apparaissent : Sydney en septembre 2026, une ville américaine en 2027 dont le nom reste confidentiel, et entre les deux, Marrakech en novembre 2026.
L’objectif est de faire de l’Irish Open le plus grand tournoi au monde d’ici son 50e anniversaire, en 2030
JP McCann – CEO de IPF Entertainment (propriétaire de l’Irish Open
Exporter la marque est la prochaine étape logique d’une trajectoire entamée il y a 10 ans.
Marrakech, choix de fond pour un stop pour les Européens
Six jours au Casino Es-Saadi de Marrakech, du 10 au 15 novembre 2026. Buy-in à 1 150 euros, garantie de 500 000 euros. Les mêmes conditions tarifaires qu’à Dublin. Une étape construite sur le même modèle, dans une ville que le poker live international connaît bien. Le WSOP Circuit tenait déjà un stop au Es-Saadi en janvier 2026. Winamax avait construit son festival SISMIX dans la ville jusqu’à attirer 3 390 joueurs en 2025. L’infrastructure est en place, la logistique est connue, le public européen connaît l’adresse.
L’Irish Open arrive sur un terrain balisé. Regarder Sydney et Marrakech ensemble dit quelque chose sur la stratégie des organisateurs. Les deux destinations ont en commun un ciel dégagé, un cadre qui vend du rêve, et une capacité à transformer un tournoi de poker en séjour. Les propriétaires du tournoi n’exporte pas seulement sa marque. Il exporte une atmosphère, et cette atmosphère a besoin de décor.
Mais l’intérêt n’est pas dans un seul sens. Le Casino de Marrakech a construit son socle poker sur le marché francophone, une clientèle fidèle venue de France, de Belgique, de Suisse. Le marché ibérique a suivi. Ces deux bases tiennent. Ce que Marrakech n’avait pas vraiment touché, c’est le public britannique, irlandais, nord-américain. Celui qui remplit Dublin chaque printemps. L’Irish Open est exactement ce public-là. Des Britanniques et des Irlandais qui constituent le cœur historique du tournoi depuis 46 ans.
Ces joueurs ne connaissent pas Marrakech comme destination poker. Ils vont la découvrir en novembre. C’est peut-être ça, le vrai enjeu de novembre 2026. Moins un tournoi de poker qu’un premier contact entre une ville et un marché qui ne se sont pas encore vraiment croisés.




























