Un réserviste, un pseudo et 150 000 dollars
Tout commence par un pseudonyme. En juin 2025, un utilisateur de Polymarket baptisé ricosuave666 enchaîne sept paris sur la guerre de douze jours entre Israël et l’Iran, nommée Opération Rising Lion. Il prédit la date exacte de la première frappe israélienne, le déroulé des opérations et leur fin. Taux de réussite parfait. Gains supérieurs à 150 000 dollars.
Rapidement, des parieurs identifient l’anomalie. Le 6 janvier 2026, un utilisateur nommé Senzer détaille ses positions : trois paris sur le déclenchement de l’attaque, un sur sa fin, avec une mise atteignant 34 000 dollars la semaine de la frappe. Résultat, près de 129 000 dollars de profit lorsque l’attaque est lancée dans la nuit du vendredi. Le compte devient ensuite inactif pendant six mois avant de réapparaître en janvier 2026, à nouveau positionné sur une frappe israélienne contre l’Iran.
Le 12 février, les autorités israéliennes annoncent l’inculpation de deux hommes : un réserviste de Tsahal et un civil. Les charges évoquent des infractions graves à la sécurité nationale, corruption et obstruction à la justice. Selon l’acte d’accusation, le réserviste disposait d’informations classifiées qu’il aurait exploitées pour parier via la plateforme crypto.
Il s’agit de la première affaire pénale mondiale liée à de l’insider trading sur un marché de prédiction.
Placer de tels paris sur la base d’informations secrètes et classifiées constitue une menace réelle pour les opérations de Tsahal et pour la sécurité nationale.
Ministère de la Défense israélien
Le pattern : Venezuela, Super Bowl, Google
L’affaire israélienne n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans une série de cas similaires.
Décembre 2025 : Un trader empoche 1,2 million de dollars en pariant sur les recherches Google les plus populaires de l’année, avec une précision inhabituelle. L’analyse blockchain révèle des liens avec des profits antérieurs sur des données liées à Google.
Janvier 2026 : Un trader anonyme mise 32 000 dollars sur la chute de Nicolás Maduro. L’essentiel des positions est pris quelques heures avant l’annonce d’un raid militaire américain conduisant à la capture de l’ancien président vénézuélien. Le gain dépasse 400 000 dollars. Le compte, récent et quasi exclusivement centré sur le Venezuela, présente tous les signaux d’un usage d’information privilégiée.
Février 2026 : Un compte créé deux jours avant le Super Bowl anticipe correctement 17 des 20 éléments du spectacle de la mi-temps : chansons, invités, ordre du set. Le profil correspond à un initié ayant accès aux répétitions.
12 février 2026 : Inculpation en Israël du réserviste et du civil liés aux paris sur l’Opération Rising Lion.
Le point commun est clair : l’anonymat permis par les cryptomonnaies sur Polymarket, plateforme offshore enregistrée au Panama et sans vérification d’identité stricte.

Super cool contre érosion de la confiance
Deux visions s’opposent.
Shayne Coplan, fondateur de Polymarket, assume publiquement. Il décrit l’insider trading comme « super cool » et estime que les initiés contribuent à révéler plus vite la vérité des prix. Sa plateforme ne propose ni KYC obligatoire ni restriction sur les marchés géopolitiques.
À l’inverse, Kalshi, régulée par la CFTC, a renforcé sa compliance début février : comité de surveillance indépendant, partenariat avec Solidus Labs pour la détection des abus par IA, recrutement de Brian Nelson, ancien sous-secrétaire au Trésor américain, et nomination d’un directeur de l’enforcement. Son outil interne, Poirot, analyse les transactions en temps réel. En 2025, plus de 200 enquêtes ont été menées, avec gels de comptes et transmissions au Department of Justice.
L’insider trading érode la confiance. Quand les gens pensent qu’un marché est truqué, ils arrêtent de trader.
Tarek Mansour – PDG de Kalshi
Kalshi interdit les marchés liés aux guerres, au terrorisme et aux assassinats.
L’ANJ met les mots sur le risque des Prediction Markets
Le 24 février, l’Autorité Nationale des Jeux rappelle que ces marchés sont illégaux en France et assimilés à des jeux d’argent non autorisés. Un géoblocage est en place depuis fin 2024, suivi par une dizaine de pays européens.
Mais le cœur du message porte ailleurs : lorsqu’un acteur peut parier sur un événement et en influencer l’issue, le marché crée une incitation financière à provoquer des événements négatifs, qu’il s’agisse de sabotage sportif ou d’actions violentes en géopolitique.
Les plateformes sont aussi pointées pour leurs caractéristiques addictives : accessibilité permanente, absence de limites de mises, absence de contrôle d’identité. Leur marketing, présenté comme de l’investissement ou de l’analyse, nourrit une illusion de compétence propice à l’addiction.
SportFi : la prochaine frontière
Pendant que le débat se cristallise sur la géopolitique, le sport évolue lui aussi. Chiliz prépare une nouvelle génération de fan tokens dont la valeur évoluera automatiquement selon les résultats sportifs via des smart contracts.
L’exemple est simple : parier sur une victoire sur un marché de prédiction et acheter le fan token correspondant pour couvrir sa position. Deux instruments financiers adossés au même événement.
La question de l’insider trading dépasse donc le cadre militaire. Elle concerne aussi le médecin d’équipe informé d’une blessure avant annonce officielle, le dirigeant connaissant un transfert imminent ou un membre du staff disposant de la composition avant publication.
Le pari le plus risqué
Le géoblocage protège partiellement les joueurs français, mais reste contournable via VPN. Le diagnostic est posé. Les outils, eux, restent à inventer à une échelle dépassant celle d’un régulateur national.
Le plus grand risque des marchés de prédiction, c’est qu’un acteur ait intérêt à ce que le pire arrive.




























