Un cycle qui se répète

Le scénario est désormais familier. Un gouvernement identifie le secteur du jeu comme une source de recettes sous-exploitée. Il annonce une hausse de la fiscalité en la présentant comme un outil de santé publique, visant à décourager les comportements à risque. Le secteur régulé alerte sur le risque de migration vers le marché illégal. Le gouvernement balaie ces avertissements. La hausse entre en vigueur. Les joueurs migrent. Les recettes baissent. Le marché non autorisé grossit.

Ce cycle, plusieurs pays européens en sont à des stades différents. Certains l’ont déjà bouclé. D’autres s’y engagent. Quelques-uns l’ont évité. Comprendre pourquoi suppose de regarder les chiffres de près, marché par marché.

Pays-Bas : le cas d’école

Les Pays-Bas constituent aujourd’hui le cas le mieux documenté. En 2024, le gouvernement a relevé la taxe sur le produit brut des jeux (PBJ), soit la marge brute de l’opérateur après reversement des gains aux joueurs, également désigné par l’acronyme anglais GGR pour Gross Gaming Revenue, de 30,5 % à 34,2 %, puis à 37,8 % en janvier 2026, sur l’ensemble des verticales. Objectif affiché : 202 millions d’euros de recettes supplémentaires par an. Le régulateur KSA avait pourtant alerté publiquement que l’opération serait « doublement contre-productive ».

Les données lui ont donné raison plus vite que prévu. Au premier semestre 2025, le PBJ du marché sous licence a reculé de 25 %. Les recettes fiscales ont baissé de 43,5 millions d’euros, soit 13 % sous les projections initiales du gouvernement.

Mais le chiffre le plus significatif est ailleurs : pour la première fois depuis l’ouverture du marché régulé néerlandais, les dépenses de jeu illégal ont dépassé celles du marché légal, à 617 millions d’euros sur six mois. Le taux de canalisation, soit la part des joueurs restant sur le marché régulé, est passé de 58 % à 50 % en un an. Le KSA a identifié le départ des joueurs à haute valeur comme le facteur principal, ces derniers cherchant à contourner les plafonds de dépôt imposés sur le marché légal, inexistants sur les plateformes non autorisées.

Ce résultat n’est pas le fruit d’une mauvaise exécution. Il est la conséquence logique d’une décision qui a modifié un seul paramètre, le taux de taxation, sans recalibrer les autres éléments du cadre réglementaire. L’offre légale est devenue moins compétitive. Les joueurs ont agi en conséquence.

Allemagne : quand l’assiette compte autant que le taux

L’Allemagne illustre une variante structurelle du même problème. Sa taxe de 5,3 % paraît modeste comparée aux taux néerlandais ou suédois. Mais elle ne porte pas sur la marge de l’opérateur : elle s’applique à chaque mise. Cette différence d’assiette est déterminante. Pour les machines à sous, produits à fort volume et faible marge unitaire, une taxe sur les mises réduit mécaniquement le taux de redistribution aux joueurs rendant l’offre légale structurellement moins attractive que celle des opérateurs non licenciés, qui n’ont aucune contrainte de ce type.

Le résultat est sans ambiguïté : 80 % du jeu de casino en ligne en Allemagne se déroule aujourd’hui chez des opérateurs non autorisés. Les recettes fiscales du secteur ont chuté de 47 % depuis 2022. Le marché régulé existe, mais il a perdu la bataille de la compétitivité avant même que les joueurs aient eu à choisir consciemment.

Royaume-Uni : une hausse massive aux effets encore incertains

Le Royaume-Uni s’engage dans le même couloir avec une ampleur inédite. Sa Remote Gaming Duty, la taxe applicable aux casinos et slots en ligne, passe de 21 % à 40 % à partir d’avril 2026. Une General Betting Duty à 25 %, contre 15 % actuellement, s’y ajoutera en 2027 pour les paris sportifs en ligne. En l’espace de trois ans, la pression fiscale sur les opérateurs en ligne britanniques aura donc quasiment doublé sur certaines verticales.

Les projections disponibles sont préoccupantes. H2 Gambling Capital estime que le marché noir britannique pourrait doubler d’ici 2028, et que les recettes réelles atteindront à peine la moitié des prévisions du Trésor. Plus significatif encore : le Bureau for Budget Responsibility, l’organisme indépendant chargé d’évaluer les finances publiques britanniques, a alerté lui-même le Parlement sur ce risque lors des débats sur le Finance Bill.

Que l’avertissement vienne de l’intérieur du dispositif budgétaire et non du secteur concerné lui donne un poids particulier. Le marché britannique affichait une canalisation estimée à environ 85 % avant l’entrée en vigueur de la hausse. Ce chiffre sera le premier indicateur à surveiller dans les mois qui suivent avril 2026.

Suède : le retour en arrière envisagé

La Suède a relevé sa taxe de 18 % à 22 % en juillet 2024, soit une hausse plus modeste que chez ses voisins. Mais la réaction a été immédiate : dès octobre 2024, une motion parlementaire demandait un retour au taux précédent.

Le marché sous licence n’affiche qu’une croissance de 1,3 % en 2025, loin des attentes formulées avant la hausse. Le cas suédois est intéressant précisément parce que la hausse était limitée : même un ajustement de quatre points, dans un cadre qui n’a pas été recalibré en parallèle, suffit à dégrader les résultats.

Le paradoxe danois

À 28 % sur le PBJ, le Danemark taxe davantage que ne le faisaient les Pays-Bas avant leur dérapage. Pourtant, sa canalisation dépasse 90 %, son marché a progressé de 5,6 % en 2024, et son régulateur, la Spillemyndigheden, a bloqué 162 sites illégaux en coopération avec d’autres autorités européennes au cours de la même année.

Ce résultat ne s’explique pas par le taux. Il tient à la cohérence d’un ensemble de paramètres qui se renforcent mutuellement. L’offre légale couvre toutes les verticales (casino, paris sportifs, poker) sans angle mort laissé à l’illégal. La taxe est assise sur la marge et non sur les mises, préservant la compétitivité des produits à fort volume. Le cadre de licence est ouvert et prévisible, stimulant la concurrence entre opérateurs légaux. L’enforcement sur les plateformes non autorisées est actif et documenté. Et la relation entre régulateur et opérateurs est fondée sur la transparence plutôt que sur la méfiance systématique.

Le Portugal et l’Espagne, avec des taux compris entre 15 % et 25 % sur le PBJ et des cadres réglementaires stables, affichent des résultats comparables pour des raisons similaires. L’Italie, avec un taux d’environ 25 % sur l’ensemble des verticales et un marché ouvert depuis plus d’une décennie, maintient une canalisation correcte malgré un environnement réglementaire plus complexe.

La France, structurellement à part

La France occupe une position singulière dans ce panorama. Le casino en ligne y reste interdit, ce qui place le pays dans une situation que les comparaisons européennes habituelles ne capturent pas entièrement. L’ANJ estime le marché illégal correspondant entre 748 millions et 1,5 milliard d’euros, avec 5,4 millions de joueurs mensuels actifs sur des plateformes non autorisées. Les 1 337 URL bloquées en 2024 n’ont pas inversé la tendance : le marché illégal casino a progressé de 35 % en deux ans. Bloquer sans proposer d’alternative légale attractive produit des effets limités : c’est une constante que les données de l’ensemble des marchés européens confirment.

À l’automne 2024, le gouvernement Barnier avait glissé dans le budget 2025 un projet d’ouverture du casino en ligne. Le dispositif fiscal envisagé, avec un taux nominal de 27,8 % sur le PBJ, aurait semblé raisonnable isolément. Mais en cumulant ce taux avec les charges existantes applicables aux opérateurs agréés, la pression fiscale effective était estimée à environ 55 %. Une offre légale à ce niveau de charge aurait été structurellement moins compétitive que le marché illégal qu’elle était censée absorber.

Opérateurs, syndicats et observateurs indépendants avaient unanimement alerté sur ce point avant même la discussion parlementaire. La chute du gouvernement en décembre 2024 a enterré le projet. Le débat sur l’ouverture reste entier, et avec lui la question centrale : à quel niveau de pression fiscale effective une offre légale devient-elle réellement compétitive face à l’illégal ?

Ce que neuf marchés européens enseignent

Une étude publiée dans le Harm Reduction Journal, portant sur 29 marchés européens, confirme ce que les exemples nationaux illustrent : le niveau de taxation n’est pas corrélé au taux de canalisation. Les joueurs ne réduisent pas leur consommation face à une offre légale moins attractive. Ils migrent vers des plateformes sans supervision, sans outils de jeu responsable, sans recours en cas de litige. Chaque point de taxe supplémentaire au-delà du seuil de viabilité de l’offre légale transfère de la demande vers un marché illégal qui ne paie rien et ne protège personne.

Les paramètres qui déterminent réellement la canalisation sont connus et hiérarchisables. L’étendue du portefeuille de produits autorisés arrive en premier : si l’offre légale est plus étroite que l’illégale, le joueur migre pour trouver ce qu’il cherche. La compétitivité de l’offre (taux de redistribution, cotes, conditions de bonus, etc.) vient en deuxième. L’enforcement actif sur le marché illégal en troisième. L’accessibilité du cadre de licence en quatrième. Le choix de l’assiette fiscale, sur les marge ou les mises, en cinquième. Le taux de taxation n’arrive qu’en sixième position dans cette hiérarchie, et son impact dépend étroitement de la cohérence des cinq paramètres précédents.

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